Serre d'éther
Sarah-Lou et Agathe, 2018

« La photographie est un fragment de temps qui ne reviendra pas », disait Martine Franck.

 

Quand des visages fragmentés, dédoublés, désarticulés, surgissent d'un mélange de reflets d'éclats de lumières et de taches sombres, l'étrangeté de la représentation laisse place à l'inquiétant.

 

En réalisant cette série Fragment double, j'ai voulu aller à l'encontre du portrait classique, suspendre le temps non pas frontalement mais bien le fixer à revers, en y ajoutant de la profondeur et de l'étrange.

 

Un miroir peut refléter tant de choses. Un double freudien, inquiétant narcissisme, ou un autre monde, fantasmé, un rival fantomal du réel, dans lequel nous pouvons si aisément plonger. Le miroir est la porte d'entrée vers le rêve, et c'est un monde, un temps onirique que j'ai voulu imprimer sur une bande photosensible. L'extériorité morcelée de la lumière se superpose aux ombres de la végétation luxuriante. Au travers de ces masses sombres et éclatantes, presque informes, des visages se dessinent, timidement.

 

Beaucoup de thèmes et de photographes m'inspirent. Outre l'onirisme et la subjectivité s'échappant de mes photographies (il n'y a que mon objectif qui puisse voir ces fragments de visages, à une autre place, les reflets tels que je les vois disparaissent et ne sont plus), l'abstraction est une matière d'image qui m'anime. J'aime voir l'épaisseur des corps et des figures s'évanouir dans des formes confuses, faites d'ombres et de lumières. Je m'intéresse énormément aux artistes des avant-gardes tels que Man Ray, Laszló Moholy-Nagy pour leur travail sur la lumière et la composition, mais également Florence Henri et Erwin Blumenfeld pour leurs compositions de miroirs, Josef Sudek ou encore Jaromir Funke pour la poésie singulière qui se dégage de leurs photographies.

 

J'ai réalisé cette série de portraits avec un boîtier Nikon FM, un objectif Nikkor 105mm et une pellicule Washi Z 400 ASA, poussée à 800. Cette dernière est une pellicule artisanale : le grain y est naturellement gros et, poussée à 800, la matière du film se fait encore plus présente. Le noir et blanc très contrasté me permet de réaliser des jeux de lumières profonds et d'opposer clarté et dissolution. Sur certaines images, j'ai voulu que la lumière apparaisse comme une trace photochimique, comme signe photographique, pour reprendre les termes de Rosalind Krauss.

 

L'abstraction, le décadrage et la fragmentation accordent à l'œil l'interprétation qu'il entend, l'invitent à chercher dans la juxtaposition des taches noires et blanches des formes connues, ou le laissent doucement plonger dans un état de rêverie.